5 juillet 2022

Charles Maurras : Dans le phare.

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Ici, Charles Maurras nous narre une histoire réelle qui s’est déroulée il y a 111 ans, jour pour jour.

 » Il a fallu des mois entiers pour que nous ayons connaissance de cet acte d’héroïsme et, sans la noble lettre publique rédigée par le percepteur de Belle-Isle, M. Rayssac, il est bien sûr que nous l’ignorions encore. Ne dîtes pas que le fait s’est produit à 2 kilomètres de toute habitation et dans une île entourée d’eau de tous côtés. Si quelque infamie avait été commise au phare de Kerdonis, l’administration et la presse du gouvernement ne nous en auraient pas laissé ignorer le plus sale détail. Cela n’aurait pas traîné quarante huit heures… Les autorités compétentes auront peut-être cru qu’il y a trop de beaux exemples à montrer et que l’honneur professionnel court les rues. A moins qu’elles n’aient rien vu ni rien su. Ou encore ( suivant l’hypothèse la plus simple) elles ont vu et su , mais n’ont pas pris garde au sublime, ayant d’autres chiens à fouetter.

Le 18 avril 1911, à dix heures du matin, comme il nettoyait la lanterne de son phare à feu intermittent, le gardien nommé Matelot se sentit pris d’un malaise. Après deux heures d’entêtement stoïque, il quitta son travail et s’alita. Sa femme ne pouvait le quitter ; ses quatre derniers enfants, les seuls qu’il eût autour de lui, étaient en trop bas âge pour aller chercher du secours loin. Son état empira très rapidement. À sept heure du soir, il entrait en agonie et, à ce moment, Madame Matelot eut la force de se rappeler que la nuit tombait, que le phare n’était pas allumé et qu’il y avait péril de malheur sur l’océan.

Elle laissa ses enfants près du moribond, monta dans la tour et n’en redescendit que le feu dûment mis en place. Elle arrive tout juste pour recueillir le dernier râle du mourant. La veillée funèbre commençait quand un enfant cria : Maman, la lanterne ne tourne pas ! Le feu tournant, ainsi arrêté, risquait d’être confondu avec un feu fixe. Cela aussi, dit M. Rayssac »pouvait entraîner de funestes méprises pour les bateaux attardés dans cette nuit noire sous la tempête menaçante. » Une seconde fois, la gardienne du phare quitta le mort et remonta pour essayer de mettre la lanterne en mouvement. Mais le nettoyage n’avait pas été achevé, des organes essentiels n’étaient pas installés ; après une heure de vain travail, elle dut renoncer, mais non pas se décourager ; laissons parler le témoin de tant d’ingénieuse opiniâtreté mise au service d’un humble et terrible devoir :  » Alors, redescendant près du mort, elle fit monter dans la tour, les deux ainés de ses enfants, dix ans et sept ans, et toute la nuit, seuls, dans l’étroite chambre du feu, tout en haut du phare, de 9 heures a 7 heures du matin, les deux enfants, en poussant de toute leurs petites forces, firent tourner le feu qui, pas un instant, n’eut de défaillance, pendant qu’en bas la mère avec les deux plus petits faisait la toilette funèbre du père. »

Et ainsi les navigateurs ne se trompèrent pas sur la route suivie. Les vaisseaux qui portaient des hommes et des richesses ou les pauvres pêcheurs aventurés dans les ténèbres n’allèrent point se fracasser contre les roches ni s’engouffrer dans les courants.

La vie moderne est devenue une chose trop complexe et trop étendue pour qu’il soit pratiquement possible à tous les bénéficiaires directs de ce grand acte de générosité domestique d’en prendre conscience et d’en dire merci. Combien de navires, grands ou petits, sont passés au large du phare Kerdonis dans la nuit du 18 au 19 Avril?Les capitaines et les trafiquants qui liront nos journaux au fond de l’Amérique tomberont-ils sur une ligne qui les renseignerait ? Combien d’ailleurs ne liront pas !

Et combien, parmi les plus pauvres et les plus simples, qui purent être les plus exposés, les pêcheurs côtiers, par exemple, ne lisent jamais ! Ce bienfait-là est trop général pour atteindre et pour éveiller autant de gratitudes particulières qu’il en comporte. Mais les organes de la société, au premier rang l’État, sont fait pour se substituer, en cette occasion, aux personnes humaines nécessairement défaillantes : quiconque dispose d’une influence ou d’une voix doit en user pour concourir au juste hommage universel. 

Par la plus mélancolique des ironies, la première rencontre de la famille Matelot et de l’Etat représenté par le percepteur fut un misérable litige suscité par notre législation sans entrailles. M. Raissac raconte et juge le fait dans les sobres et justes lignes que voici :  »Matelot laisse six enfants mineurs et depuis le 18 avril je n’ai pas encore pu lui payer (les formalités n’étant pas encore remplies) les 54, 17 fr, montant du traitement du mari du 1er au 18 avril, jour de sa mort. Le conducteur des ponts et chaussées de Belle-Isle a demandé à l’Etat un secours pour cette courageuse famille. Mais quand viendra-t-il ? Pour le moment, elle est sans pain et presque sans gîte. » Le percepteur de Belle-Isle a su faire passer la loi de l’homme et du Français avant de misérables formalismes administratifs. Le conducteur des ponts et chaussées a fait son devoir lui aussi. Je ne saurais dire à quel point nous sommes satisfaits toutes les fois que, en regard de l’indéniable incurie des administrations supérieures rongées par tous les microbes de la politique démocratique, nous pouvons constater la solide tenue et la sérieuse résistance du vieil esprit professionnel dans le corps de nos fonctionnaires. C’est l’honneur du pays, c’en est aussi la force et l’espoir. Le jour où un gouvernement indépendant et fort cessera de les accabler de brimades et d’injustices, ces Français compétents et spécialisés seront de merveilleux collaborateurs au grand œuvre de réorganisation générale. L’acte même de Matelot montre la survivance de ces disciplines, morales, pour le lien vivant des nations.

L’erreur des moralistes de tribune et de presse, le tort des rhéteurs, est de croire qu‘un lien de cette force s’improvise. Il n’y a rien de plus dangereux que cette illusion. Il faut comprendre que la haute qualité de la famille Matelot est un effet. Ces actes que nous admirons ont sans doute éclaté comme le cri du cœur. Ils ont la magnificence naïve qui est propre aux spontanéités d’âmes grandes. Mais cette grandeur d’âme, s’il vous plaît, d’où vient-elle ? De quelle patiente accumulation de vertus ? Héroïque, elle l’est, certes bien, mais cet héroïsme a jailli de l’ordinaire et de l’habituel, il est le fruit de l’ordre, le produit d’habitudes saines, utiles, justes. Je ne sais pas de qui cet humble Matelot était fils et j’ignore si quelque hérédité professionnelle rend raison d’une partie de sa valeur, mais je vois bien que ses enfants sont préparés déjà, par l’éducation de leur sens, à agir comme ils ont vu agir et sentir leur noble père et leur digne mère :  »Maman, la lanterne ne tourne pas… ». Cri émouvant qui rappelle et résume l’un des procédés les plus simples et les plus sûrs par lesquels le meilleur de l’histoire a pu s’accomplir. Ce qui se transmet de père aux fils presque en même temps que le sombre flambeau de l’être, une certaine entente d’un mode de la vie, une aptitude traditionnelle, plus ou moins innée, que l’éducation perfectionne, ce qui donnera tôt ou tard les résultats les plus solides, par la même les plus capables d’un effort supérieur, tel que celui du phare de Belle-Isle en mer. Demandez à Drumont, à Mistral, à tant d’autres, ce qu’une longue hérédité professionnelle accumula en eux d’énergiques réserves. L’habitude est à la personne ce que l’hérédité est à la race. Le même acte continué en conscience, répété avec cœur, finit par ajouter quelque chose à la conscience, embellir, ennoblir, élever encore le cœur. Les Anciens qui définirent la vertu par la bonne habitude voyaient clair et profond dans l’homme.

L’Etat démocratique, si routinier, affecte de marquer son hostilité aux bonnes et vaillantes habitudes professionnelles. Au lieu de voir dans le déclassement un mal parfois utile, et dont peuvent naître exceptionnellement de grands biens, il encourage, il provoque à l’émigration des classes et par suite à la déconsidération des métiers.
Avant l’heureuse révélation de M. Rayssac le gouvernement n’aurait pas accordé aux petits Matelot une livre de pain. Aujourd’hui, il doit être prêt à leur offrir bourse sur bourse dans les lycées. Ils peuvent tout redouter, quant à l’avenir, de sa bienfaisance désordonnée, comme ils pouvaient tout craindre de sa morne indifférence des mois passés. Heureusement, près de 10 000 francs ont été recueillis par la souscription d’un journal. On y peut voir représentés en somme tous les mondes français et même quelques autres. Je trouve légitime que les étrangers campés sur notre sol soient entraînés, fût-ce par l’ostentation, à supporter leur charge de l’excédent de nos plus grands frais sociaux . De l’or métèque, ou juif, prélevé par masses énormes sur la richesse de la France, il revient ainsi à la France un mince filet. Nous n’avons qu’à dire : tant mieux ! Avec un soupir de regret. Car les gens du pays, déjà dépouillés par ces étrangers, pressurés par un Etat hostile , obligés de subvenir à d’énormes dépenses de culte et d’école, et, finalement, débordés par les devoirs sacrés d’une lutte intestine qui les oblige à armer et à ravitailler les patriotes combattants, ces Français de France sont quelquefois contraints d’avouer amèrement l’impossibilité de coopérer autant qu’ils le voudraient à de tels efforts de réparation sociale. Mais l’amertume de ces regrets doit servir à hâter les beaux retours de paix nationale et royale. Redevenus maîtres chez nous, nous rendrons le budget de la guerre civile à la justice et à la charité.  »

Extrait tiré du livre  »Entre le Louvre et la Bastille’‘ de Charles Maurras.

Augustin pour le Réveil des Moutons

 

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