22 mai 2022

Esquisse du monde d’après: Episode 2: La Rencontre

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Un simple bout de papier. Voilà ce qu’Eugène avait gardé de sa vie d’avant. Un papier avec une simple adresse. De quoi maintenir son esprit éveillé tout au long de sa détention longue de quinze années. Voilà ce qu’Eugène avait gardé de sa vie d’avant. Eugène ne savait pas ce qu’il allait y trouver. Il s’agissait seulement du dernier moyen de se rattacher à son passé. Celui  d’avant l’isolement. Lui qui y avait tout perdu, quinze années de sa vie, ses espérances, ses proches. Ces années d’isolement forcé lui avaient fait perdre le joyaux inestimable de l’homme.. La mémoire. Le passé d’Eugène demeurait aussi sombre que le ciel qu’il avait sous les yeux.

 

Un simple bout de papier avec une adresse le reliait à sa quête de souvenirs. 95 Rue de Flore. Eugène déambula dans la rue avec son papier en main. Il cherchait alors activement le numéro 95, son regard faisait des va et viens entre ce fameux papier et les plaques des logements. De ce qu’il arrivait à se souvenir, les plaques des adresses qu’il avait connues n’avaient pas cette allure. Celles-là étaient étranges avec des lumières et des numéros électroniques. Puis il arriva devant le 95. C’était alors la seule plaque qui se distinguait des autres. Celle-là était normale, pas de lumières, une simple plaque métallique marquée par l’usure. De même, Eugène, se trouvait devant une porte massive. Une grande porte noire qui se fondait dans l’obscurité ambiante. Toutes les portes qu’il avait scruté avec insistances avaient le même système de sonnettes. Un simple écran une lumière rouge pour y passer son poignet. « Est-ce le même système que pour les portiques de la gare ?  » se demandait-il. Ce curieux poignet, avec peut-être, la fameuse marque à passer sous le regard inquisiteur de cette lumière rouge pour entrer.

 

Cependant, Eugène n’eut guère besoin de toutes ces pitreries. Cette porte massive était tout ce qu’il y a de plus classique. Une seule sonnette, un seul numéro, mais pas de nom à cette entrée. Eugène n’avait pas d’autres choix que d’appuyer, lui qui étaient en quête de ses souvenirs. Il sonna. Une première fois, sans réponse. Une deuxième fois, avec le même résultat. À la troisième tentative, la porte s’entrouvrit d’elle-même. Personne n’apparut. Eugène alors se résolut à entrer. Sitôt entré, une main ferme l’attrapa et le plaqua au mur. Un homme a la carrure massive avec des bras aussi épais que ses cuisses le fixèrent sur le mur tandis qu’une femme approcha. Eugène, qui avait subi tant de sévices tout au long des ses quinze longues années de détention n’opposa aucune résistance. L’homme était si grand que les pieds d’Eugène ne touchaient même pas le sol. Face à la fermeté de ce colosse, la femme s’adressa à Eugène avec une douceur qui était plus déstabilisante que la fermeté de l’armoire à glace. Cette dernière était d’ailleurs très belle malgré son âge. Une longue chevelure blonde apportait un peu de lumière dans cette obscurité ambiante. La femme lui demanda alors :

–  » Qui es-tu ? « 

– « Un simple inconnu  » répondit Eugène

–  » Ça je le sais mon grand mais ça ne répond pas à ma question.  » Elle s’approcha de lui et vit le papier que Eugène tenait fermement dans sa main. La femme le lui prit aussitôt et lui dit.  »  Qui t’as envoyé ? « 

– » Personne, je suis venu de moi-même » Dit Eugène anxieusement.

  » Qui t’a donné ce papier petit ? Réponds-moi où je dis à Boris de te foutre dehors ! »

– « Je l’ai depuis bien longtemps . Je ne sais pas pourquoi je suis ici, je sais seulement que je devais venir. »

Eugène tenta alors coûte que coûte d’être le plus convaincant possible.  » Je sors de quinze ans de détention, je n’ai ni affaires, ni argent, ni souvenirs, je ne sais pas où aller, je sais seulement qu’on m’a donné ce papier avant d’être incarcéré dans ma boîte. Depuis que j’ai été relâché, je ne reconnais rien ! Depuis que j’ai été relâché, je ne me souviens de rien ! Je devais venir ici, car j’ai besoin d’aide. Les gens sont bizarres, la ville est effrayante. Je ne ressemble à personne, alors si vous ne souhaitez pas m’aider, achevez ici la proie que je suis !  » Conclua-t-l dans une complainte de désespérée.

Les deux inconnus se mirent cependant à rire. Le gros Boris répondit à Eugène tout en rigolant :  » Et bien mon pauvre vieux, j’en ai vu des types désespérés dans ma vie, mais des comme toi ça jamais !  » Dit-il en le pointant du doigt. La femme, elle, qui avait retrouvé son air sérieux et solennel s’approcha de lui et tout en posant la main sur l’épaule d’Eugène et lui dit avec un ton plus doux pour le rassurer:

« Si tu es si différent des autres mon petit alors dis-moi ton nom ? « 

« Eugène madame »

 » Eugène, nous sommes tous différents ici, seulement, il nous reste au moins notre mémoire, rentre donc et on va voir ce que l’on va pouvoir faire pour toi.  » dit-elle avec une certaine douceur tout en regardant autour d’elle comme pour prévenir à une quelconque menace. 

Le gros Boris monta alors des escaliers qui étaient au fond de l’entrée, suivi par la belle femme. Eugène se tenait derrière et les suivit. Il apprécia tout particulièrement la vue que donnait la croupe de la blonde dans son pantalon. Eugène tachait d’être discret, mais après tant d’années de disette dans sa boîte, cette vue le réjouissait particulièrement et lui faisait redécouvrir des nouvelles sensations. Il ne put s’empêcher de sourire. Le gros Boris, du coin de l’œil remarqua l’entrain soudain d’Eugène pour monter ces marches tant la carotte sous le nez était attrayante. Arrivé sur le premier palier, il n’y avait simplement qu’une seule lumière verte sur le plafond qui s’apparentait plus à une lumière de sécurité. Sur ce même palier, les deux portes des différents appartements était barricadé. Eugène suivit les inconnus et vit qu’au deuxième palier, c’était la même situation. En plus des portes condamnées, il eut le temps d’apercevoir des rats courir le long de la tuyauterie. Ce spectacle lui rappelait ses compagnons rongeurs de sa cellule, qui étaient sa seule visite. Il y avait une odeur forte et repoussante qui se dégageait de l’une des entrées. Cette odeur était si forte que les trois individus accélérèrent l’allure jusqu’à arriver au troisième et dernier palier qui était leur destination. La femme ouvrit la porte, jeta son manteau de cuir sur une table et alla dans une pièce au fond du couloir. Boris se rendit la cuisine. Son premier réflexe fut de se prendre une bière. Eugène était resté dans l’entrée, comme un enfant dans le bureau de son directeur qui attend qu’on lui donne l’autorisation de s’asseoir. Il fixa un meuble fort étrange. Ce meuble était massif, il faisait au moins deux fois sa taille en hauteur et s’étendait sur toute la pièce en largeur. Ce meuble était rempli de plein d’objets similaires, rangés méthodiquement. Eugène ne parvenait pas à détacher son regard de cet objet de curiosité. Il entendit alors de la part du gros Boris avec sa voix grognante: 

–  » Dis moi petit, tu ne vas tout même pas rester planté toute la sainte journée à admirer ces bouquins ?« 
– « Des quoi répondit Eugène ? » L’air agard.
–  » Bon Dieu d’où tu sors toi l’ami ? » S’exclama Boris.
–  » Je viens de très loin Monsieur » répondit Eugène gêné.
–  » Et il n’y a pas de livre par chez toi ?  » Dit le gorille.
–  » Je ne m’en souviens pas monsieur » dit Eugène à voix basse tant il se sentait si étrange comme une attraction lors d’une exposition coloniale.

 

Au vu de l’expression d’Eugène, le gros Boris s’approcha de lui avec une bière et lui plaça dans la main: –  » Boit donc ça p’tit, au point où t’en es ça peut pas te faire de mal bon dieu ! « , dit-il d’un ton paternaliste.
Eugène n’eut pas le temps de boire sa première gorgée que des bruits sourds de pas dans les escaliers se firent entendre. Le poids de plusieurs personnes mettait à mal ces marches usées. Deux hommes entrèrent alors avec fracas dans l’appartement. Le premier était un homme des plus étranges. Il était petit et large, avec un visage particulièrement marqué. Ses lèvres portaient une cicatrice, son nez était si abîmé qu’il avait une trajectoire qui fit sourire Eugène. L’expression de ce bonhomme tout rabougri et marqué par les coups était si originale que l’on ne pouvait être saisi que d’effroi ou de rire face à cet être. A la vue du sourire d’Eugène le bonhomme s’approcha de lui, l’agrippa au col : –  » Il y a quelque chose qui te fait rire blondinet ? D’ailleurs, t’es qui ? » Eugène ne put s’empêcher de rire tant l’apparence de la face de ce bonhomme ressemblait plus à un champ labouré qu’à un visage normal. Le rire d’Eugène provoqua la colère du petit nerveux, il arma son coup-de-poing au doux son mélodieux de: –  » tu vas voir fumier, je vais te faire passer l’envie de rire !« . À la vue de cette scène, le gros Boris intervint aussitôt et souleva comme un simple enfant le petit nerveux et le posa deux mètres plus loin. Il lui dit alors fermement : –  » Diane l’a fait rentrer ici, elle a formellement interdit qu’on lui fasse quoi que ce soit tant qu’elle ne lui a pas plus parler. Si t’essayes encore de le toucher, je te casse ce qui te sert de gueule Sven ! » Le petit teigneux recula de quelques pas et entra à son tour dans la cuisine suivi de Boris. Le deuxième compère était lui resté en retrait. Il avait observé la scène avec beaucoup d’attention et fixait Eugène depuis son entrée. Il était grand et mince, tout l’inverse de son compagnon, son visage ne portait aucun stigmate de violences ou de corruption, sa chevelure noire était de parfaite tenue. Avec son port altier, il s’approcha d’Eugène l’air intrigué et lui demanda : 

 

–  » D’où viens-tu petit gars » dit-il avec beaucoup d’intérêt

–  » De très loin. Je m’appelle Eugène. » Répondit machinalement ce dernier.
–  » Eugène ? C’est bien toi ? – « .
–  » Oui, je crois bien Monsieur.«  Répondit Eugène en reculant.
–  » Monsieur ? Pardieu Eugène c‘est moi, Marc, tu me reconnais tout de même ? Quand es tu sorti ? Tu aurais dû trouver un moyen de me dire que tu étais dehors ! Oh ce que je suis content de te voir !  » Dit le certain Marc en sautant sur Eugène pour le prendre dans ses bras. Eugène l’esquiva et répondit de manière presque robotique : 

–  » Désolé monsieur, je ne vous reconnais pas.« 
–  » Enfin Eugène, c’est moi Marc, ton Marc, Action Gauloise, dix rue croix des petits prés, on a travaillé au journal La libre parole avant toute cette merde. Tu te moques de moi ? » Conclua-t-il d’un ton désespéré.
–  » Je suis désolé Monsieur, à vrai dire, je ne me souviens de rien. « 
À ces mots, dis de manière honteuse, Marc s’approcha d’Eugène avec les yeux humides. Il avait perdu toute son assurance. Il mit ses deux mains sur les épaules d’Eugène, le regarda avec intensité dans ses yeux, il ne vit qu’un regard vide, perdu, comme une bête blessée et dit :

 

–  » Bon sang Eugène, mais qu’est-ce qu’ils  t’ont fait là-bas ?  » dit-il terrifié. 

La suite au prochain numéro..

 

Le Cosaque

 

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