26 septembre 2022

Histoire des relations Russo-Française, partie 2 : Le Siècle des Lumières en Russie

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Parvenue au pouvoir par un coup d’Etat le 28 juin 1762, Catherine II, princesse allemande devenue impératrice de Russie marqua durablement l’histoire de son pays et de l’Europe par son règne.

Sa situation au début de son règne fut précaire, la princesse, étrangère usurpatrice avait grand-peine à asseoir sa légitimité. C’est une femme brillante, passionnée par les Lumières et ses auteurs, elle manie le français à la perfection. La France est pour elle objet de fascination culturelle et politique. Elle échangea une longue correspondance avec Voltaire et reçu d’Alembert et Diderot à sa cour. Par ses lectures, elle comprend rapidement comment son pays est perçu à l’étranger. Par conséquent, tout au long de son règne, elle eut à cœur de hisser la Russie au même rang de prestige que la France sur la scène internationale. Par ailleurs, la France refuse toujours de reconnaître la légitimité du titre impérial. La réalité de son empire la poussa à adapter sa vision et sa politique aux réalités locales.

Hélène Carrère d’Encausse rappelle que pour Catherine :   » sa mission, et elle légitimera ainsi sa mainmise sur le trône, est la restauration de la défense de l’intérêt national de la Russie. Ce sera également la définition de toute sa politique étrangère. « 

Pour la France, la Russie n’est pas un pays européen, il doit donc être contenu territorialement. Ainsi, la Suède, la Pologne et l’empire ottoman furent les outils pour contenir la Russie. La France appliqua le même principe de « barrière orientale » qu’elle appliquait déjà contre l’Autriche. Pour Catherine, qui est baignée intellectuellement par l’esprit français, ce refus est inacceptable. 

 

Diderot et l’Impératrice

 

 

Le « système du Nord »

Suite à la guerre de Sept Ans, où la Russie ne participa qu’en marge à ce conflit, Catherine considère que son empire doit prendre une part bien plus conséquente dans l’ordre européen. Elle tâcha d’abord d’obtenir une paix stable. Car dans la lignée de la politique de Pierre le Grand, la paix est la condition nécessaire à toute modernisation de son pays. Elle se dote ensuite des meilleurs conseillers de la cour. Notamment le ministre Panine que l’impératrice estime beaucoup, ce dernier met en place tout un système d’ordre européen auquel l’impératrice souscrit. Il s’agit du « Système du Nord« . Le système de Panine reposait sur une alliance entre la Russie, le Danemark, la Suède, La Pologne, la Prusse et l’Angleterre. Ambitieux projet qui visait à contester l’hégémonie des Bourbons et des Habsbourg. La Pologne sous contrôle Russe, et Le Danemark et la Suède sous contrôle anglais. Ce système d’alliance visait pour Panine à briser le système de barrière orientale de la France en lui soustrayant ses alliés historiques. Le cœur de cette alliance pour le ministre résidait dans l’alliance entre la puissance maritime anglaise et la puissance continentale russe. Panine affirmait alors auprès de l’impératrice que : « l’Angleterre a besoin de nos armées tandis que le concours d’une flotte nous est nécessaire.« 

Le minsitre Nikita Panine

Cependant, ce projet se heurtait à deux obstacles. Tout d’abord la crainte de l’Angleterre de voir la Russie devenir trop puissante en contrôlant la Pologne et en affaiblissant la Turquie. Les négociations furent ardues et Panine dénonça « la mentalité de boutiquiers » des Anglais. Le deuxième obstacle fut le rôle de la Prusse, Frédéric II était sceptique quant à ce projet d’alliance, mais au nom de l’entraide entre la Prusse et la Russie, un traité d’alliance défensive fut cependant signé entre les deux puissances en mars 1763. Le traité sera suivi d’un autre avec le Danemark en 1766 et avec la Pologne en 1767. 

 

Les affaires européennes

Catherine débuta sa politique en s’immisçant dans les affaires polonaises. La succession pour la couronne de Pologne fut une énième fois le sujet des tensions en Europe. Catherine choisit son favori pour le trône, ce fut Poniatowski car « c’est lui qui a le moins de chance d’être élu. Il le sera par la volonté russe, il nous sera donc redevable de sa couronne et devra donc plus que tout autre nous être fidèle. » Raisonnement d’un pragmatisme froid mais implacable. Le candidat fut élu Roi de Pologne par la Diète. Ce qui déplut fortement à la France, dont la question polonaise était un des pivots de sa politique étrangère. Louis XV rappela son ambassadeur de Varsovie et refusa de considérer la Pologne comme un Etat indépendant du fait de la présence de troupes russes sur son territoire. L’impératrice fit imposer la reconnaissance légale des Orthodoxes (en tant que chef de l’Eglise orthodoxe) et des protestants (afin de satisfaire la Prusse). Un large conflit intérieur éclata en Pologne. Catholique et protestants s’affrontèrent alors.
Le regain de tension en Pologne et la politique de l’impératrice vinrent briser toute tentative de rapprochement entre la France et l’empire Russe. Catherine s’en contenta, car en 1767, la Prusse renouvela l’accord de défense avec la Russie en stipulant qu’elle se porterait au secours de la Russie en cas d’agression autrichienne en Pologne.

Guerre russo-turque et conséquences :

En 1768, la guerre éclata avec l’empire ottoman. Le comte de Vergennes, ambassadeur du royaume de France au sein de l’empire ottoman avait reçu pour mission de chauffer à blanc la sublime porte afin de freiner l’expansion russe. Bien qu’en infériorité numérique, les troupes russes parvinrent à arracher la Moldavie et la Valachie en 1769 aux mains des ottomans. Catherine II parvint aussi à porter un coup dur à l’empire ottoman en prenant la Crimée aux mains des Tatars en 1770. L’empire Russe avait accès à la mer Noire par les détroits. Le rêve de Pierre le Grand fut réalisé. La Russie fut une puissance navale et continentale.
Cependant, ces victoires terrestres et navales ne furent pas aux goûts de tout le monde. De la France notamment qui vit ses tentatives auprès de la Turquie échouer par de multiples défaites. 

Malgré l’envoi d’ingénieurs militaires au sein de l’empire ottoman, la porte fut défaite sur terre et sur mer. Catherine réalisa que la France était moins en mesure de s’opposer à la Russie, ce qui affirma la montée en puissance de l’impératrice sur la scène européenne.

Partage de la Pologne :

Le 25 juillet 1772, à Saint-Pétersbourg, est signé le traité de partage de la Pologne avec l’Autriche et la Prusse. Le projet de partage fut porté par Frédéric II en 1768. Ce dernier obtint la Prusse Orientale dont il rêvait. L’Autriche se taille la plus grosse part du gâteau en récupérant la Galicie et la Podolie, soit 12% du territoire et plus de 2 millions de sujets. La Russie quant à elle, récupéra 12% du territoire et l’équivalent de de 1 million 300 000 habitants.

L’Espagne manifesta bruyamment sa réprobation tandis que la France fut plus mesurée. Louis XV avait alors évincé Choiseul, fervent adversaire à tout rapprochement avec la Russie. Le comte de Broglie fit bouger les lignes et réussit à convaincre le roi de préserver la Russie. Toute opposition n’avait fait que la renforcer dans les faits et la rapprocher de la Prusse. Frédéric II avait été celui qui avait le plus profité de cette alliance. 

 

Évolution de la position française :

La France prit en compte la nouvelle donne. Il n’est alors plus question de vouloir refuser d’avoir affaire avec l’impératrice ou de lui refuser le titre impérial. Un rapprochement de façade s’observa. Nous disons bien de façade, car le nouveau l’avènement du roi de Suède, Gustave III, souverain très populaire en France dans les élites, est une occasion pour la France. Ce dernier s’oppose frontalement à la Russie. Catherine II dira du Roi de Suède « qu’il est français des pieds à la tête. » Cette remarque est juste. Il considère la Russie comme son ennemi héréditaire et est un adversaire farouche au système du Nord. 

Cependant, Catherine ne se résolut qu’à envoyer de faibles troupes en Finlande. Ce qui rendit furieux le roi de Prusse. L’impératrice préféra ménager la Suède en vue de faire un geste envers la France. Il faut dire que Louis XV avait fait savoir qu’en cas d’agression russe sur la Suède, la France ne resterait pas les bras croisés. La mesure de Catherine fit les affaires de la France. Il faut aussi souligner que l’impératrice avait une sympathie personnelle pour Gustave III, en atteste leur longue correspondance dans un français limpide.

Forte de son succès diplomatique sur le cas suédois, la France proposa son arbitrage à la Russie et à la Turquie. Par deux fois, Louis XV se proposa, Catherine ne prêta jamais attention à cette demande. Pire même, en 1774, les troupes du général russe Roumantsiev franchirent le Danube et marchèrent sur les Balkans. Le Grand Vizir fut assiégé dans son camp à Choumla. Par cette victoire, la route vers Constantinople était ouverte. Face à cette menace, les ottomans ne tardèrent pas à proposer immédiatement un traité de paix à la Russie. La victoire Russe fut totale, elle acquit le Caucase, la mer d’Azov, le détroit de Kertch. Plus encore, elle obtenait le droit de navigation dans la mer Noire et l’accès à la Méditerranée par les détroits. Humiliation finale, la Russie fut reconnue comme protecteurs des chrétiens en terre sainte. Cette cuisante défaite ottomane fut aussi la défaite de la France.

Louis XVI ou le nouveau temps des relations :

Dès son accession au trône, Louis XVI comprend l’importance de la victoire russe, il en félicite aussitôt l’impératrice. Le souverain français affirma sa volonté d’ « établir des relations d’amitié et d’entente avec l’impératrice. » Ces déclarations furent accueillies avec prudence en Russie, des années d’hostilités avaient instauré une certaine méfiance à la cour impériale. Le Roi et Vergennes nommèrent un nouvel ambassadeur, le marquis de Juigné, c’était un gage fort qui fut apprécié par l’impératrice. Haut seigneur, militaire de haut rang, mais surtout membre de l’entourage proche du Roi, il s’agissait d’une démonstration sincère de la volonté de rapprochement avec la Russie.

Louis XVI, esprit lui aussi brillant qui était féru de géographie et de politique, trait que l’on reconnaît rarement au Roi, avait saisi que la politique de la France envers la Russie était le résultat d’un double échec. Tout d’abord, il apparaissait comme impossible d’empêcher l’empire russe avec son si vaste territoire et ses ressources de s’étendre et d’avoir accès à la mer Baltique et à la mer Noire. Enfin, Louis XVI reconnut l’échec de la barrière orientale qui était initialement prévu pour endiguer l’expansion autrichienne. Louis XVI décida de mettre fin à cette diplomatie et d’établir un rapprochement entre la France et la Russie. Le Royaume de France reconnaît alors la place à part entière de la Russie dans le concert européen et la nécessité de reconnaître cet Etat en tant qu’acteur avec ses intérêts propres.

Suite à la guerre austro-prussienne de 1778, le traité de Teschen est signé en mai 1779 et admet la victoire écrasante de la Prusse qui occupe alors la Bohème. Catherine II met alors à exécution le plan établi avec le ministre Vergennes. Par ce traité, dont la Russie est garante, la France inclut l’empire Russe comme co-garante de l’ordre européen établi lors du traité de Westphalie en 1648 qui avait fait de la France l’arbitre de l’Europe.

C’était pour Catherine et la Russie, une immense victoire recherchée depuis des décennies. Grâce à ce traité, l’alliance Russo-Prussienne faiblit au profit de la France, grâce à Louis XVI. De plus, comme le reconnaît très justement l’historienne Hélène Carrère d’Encausse : « Avec la paix de Teschen, le statut inégal prend fin. La Russie sait qu’elle pourra désormais agir pour son propre compte, et non plus comme partenaire second d’une puissance. »

En 1783, la Russie qui occupait alors militairement la Crimée entérine définitivement l’annexion de ce territoire. Elle y chasse les tatars musulmans vers l’empire Ottoman en tant qu’héritière de Byzance. Malgré cet événement, les souverains russe et français réaffirment leur volonté de maintenir la paix.

La Révolution française et le « pouvoir royal supprimé »

« Le pouvoir royal est supprimé  » affirma l’impératrice. Alors que le 14 juillet 1789, la révolution éclate. Catherine est révulsée par l’attitude de Louis XVI qu’elle qualifie de faible, elle préconise de « disperser la canaille » par la force. L’impératrice accueille des émigrés dans sa cour comme le comte de Choiseul ou le Duc de Richelieu. La Grande Catherine, passionnée pour la France, est vite préoccupée des conséquences que vont avoir la Révolution sur l’ordre européen.

L’analyse de l’impératrice sur les causes de la Révolution est par ailleurs intéressante. Elle considère que l’Angleterre y porte une forte responsabilité en encourageant la crise afin d’empêcher la mise en place d’un ordre européen défavorable aux Anglais. Elle dénonça notamment les réseaux maçonniques qu’elle avait combattus au sein de sa cour. Elle accuse la maçonnerie de diffuser la pensée des Lumières. L’impératrice fait interdire la maçonnerie au sein de sa cour dès 1789. « C’est la faute des philosophes !  » affirma-t-elle. Elle qui avait lu tout au long de sa vie les auteurs des Lumières fini par les rejeter en bloc comme responsables de ce bouleversement. Foncièrement antidémocrate elle ne cessait d’être révulsée par l’agitation populaire et assénait aux membres de sa cour : « Croyez-vous vraiment qu’un cordonnier peut diriger les affaires de l’Etat ? » 

À la mort du dauphin, elle fit prendre le deuil par toute sa cour, geste remarquable. Elle ne cesse d’affirmer sa réprobation de l’attitude du Roi, lors du 14 septembre 1791 où le roi accepte la constitution, elle écrit à un de ses ministres :  » peut-on aider un tel homme ?  » 

À la mort du Roi, Catherine fait établir le deuil dans tout le royaume pendant six semaines. Elle fait cesser toute relation diplomatique avec la France et rappelle son ambassadeur. Elle fait reconnaître Louis XVIII comme Roi légitime. Pris par les affres de la guerre russo-turque, l’impératrice ne peut qu’assister à l’embrasement du pays qu’elle admirait tant. Elle sera profondément marquée par ce qu’elle nomme cette « peste » et rompit définitivement avec la pensée des Lumières qui l’avait accompagné tout au long de son règne.

 

Article écrit par Le Cosaque pour le Réveil des Moutons

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