5 juillet 2022

La France tente de « relancer » ses relations avec l’Afrique

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Dans le contexte de l’échec de ses politiques en Afrique ces dernières années et alors qu’elle s’accroche à peine à la présidence de l’Union européenne sur la base d’une rotation, la France tente de « réinitialiser » ses relations avec l’Afrique en renforçant les liens de l’UE avec l’Union africaine. À cette fin, en décembre 2021, lors de la présentation de son programme de présidence de l’UE, le président français a fait des relations avec l’Afrique une priorité, en annonçant son intention de reconstruire « un New Deal économique et financier avec l’Afrique. » Dans le même temps, le dirigeant français a qualifié les liens entre les continents de « quelque peu fatigués. »

Dans ses efforts, Paris ne cache pas qu’il compte sur le soutien de Bruxelles. Début janvier, Valdis Dombrovskis, le vice-président de la Commission européenne, l’a affirmé en rappelant qu’il faut « s’efforcer de renforcer l’intégration économique, tout en conduisant les transitions verte et numérique de nos économies et de nos sociétés. »

Le Français Emmanuel Macron a visiblement peur que les dirigeants africains qui se sont appuyés sur lui par le passé rejoignent un nouveau mouvement de libération anti-France sur le continent à l’instar de la RCA, du Mali, de la Guinée, du Burkina Faso, et refusent de faire pression sur les intérêts prédateurs de leur ancienne métropole. En témoigne la rencontre du président de la Vème République avec les représentants des Etats du G5 Sahel le 16 février dernier, à laquelle n’ont assisté que des hommes politiques du Niger, du Tchad et de la Mauritanie. Deux pays de la région sur cinq n’ont jamais reçu l’invitation de l’Elysée, les dirigeants du Mali et du Burkina Faso étant laissés de côté. Il semble donc que le président français n’ait invité que des responsables politiques loyaux afin d’éviter les questions et les déclarations embarrassantes, étant donné que M. Macron n’a rien à gagner des réactions hostiles à ses politiques à l’approche des élections présidentielles en France. Dans ces circonstances, l’effet politique de cet événement a été quelque peu atténué, de nombreux médias africains ayant choisi de faire la sourde oreille.

Néanmoins, Macron a appelé ses partenaires européens sur Twitter à s’engager dans un partenariat égal avec les pays africains : « Engageons maintenant nos partenaires européens dans un partenariat égalitaire avec l’Afrique, non pas en période de crise, mais aussi pour réaliser des choses nouvelles et innovantes. À Bruxelles, nous avancerons ensemble dans cette direction. »

En d’autres termes, après avoir échoué lamentablement à rétablir les relations avec les États du G5 Sahel, Macron a organisé le 6e sommet Union européenne-Union africaine, qui s’est tenu le 17 février. Le coup d’envoi de l’événement a été donné quatre ans et trois mois après la précédente réunion similaire, sa date initiale ayant été repoussée de novembre 2020 en raison du coronavirus. De plus, comme l’affirment certains experts, cette décision liée à la pandémie s’est avérée utile dans le contexte d’un fossé béant entre l’Europe et l’Afrique. La situation a été aggravée par la pandémie elle-même, qui a donné aux questions de santé et de production de vaccins une place de choix dans l’ordre du jour du sommet.

Ce constat a été renforcé par les discours de plusieurs dirigeants africains présents au sommet, qui ont exprimé leur indignation face à la manière dont les vaccins ont été distribués au plus fort de la pandémie. En effet, en décembre dernier, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a accusé l’Europe de thésauriser des vaccins et de se procurer plus de doses que la population européenne n’en a réellement besoin, ce qui témoigne d’une avidité non dissimulée qui a déçu l’Afrique, alors que l’Europe prétend que « l’UE est un partenaire de l’Union africaine« . Avant le sommet, près de 100 groupes humanitaires et de défense des droits, dont Human Rights Watch et Oxfam, ont accusé l’UE d’avoir « trahi l’Afrique« . Ces accusations sont corroborées par les données de l’OMS selon lesquelles seulement 11 % de la population africaine a été vaccinée. Les entreprises pharmaceutiques, en particulier, ont refusé de renoncer à leurs droits de propriété intellectuelle pour permettre le déploiement de la production cruciale du vaccin COVID-19 dans davantage de pays. Selon Reuters, seuls un peu plus de 5% des médicaments et 1% des vaccins consommés par la population africaine (population totale de 1,2 milliard de personnes) sont produits localement.

Dans ces conditions, la seule chose que l’UE pouvait faire était de s’engager à « changer la situation » et d’annoncer l’attribution d’environ 145 millions de doses de vaccin afin d’atteindre l’objectif d’au moins 450 millions de piqûres d’ici l’été. De son côté, la Banque européenne d’investissement s’est engagée à débloquer 500 millions d’euros de crédits bon marché pour permettre aux pays africains de renforcer leurs systèmes de santé. La Commission européenne a annoncé que l’UE et la Fondation Gates investiraient plus de 100 millions d’euros au cours des cinq prochaines années pour stimuler la production de médicaments et de vaccins sur le continent.

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a déclaré qu' »au moment où l’Afrique met le cap sur l’avenir, l’Union européenne veut être le partenaire de choix de l’Afrique ». Elle a ajouté que l’Afrique est riche en sources d’énergie renouvelables telles que l’hydroélectricité, l’énergie solaire et l’énergie éolienne, et que par conséquent « le monde a besoin de l’Afrique. »

On ne sait pas très bien pourquoi la présidente de la Commission européenne pense que l’Afrique est riche en « énergie hydraulique« , alors qu’en raison du manque d’eau, la Corne de l’Afrique est confrontée à une famine causée par la sécheresse la plus grave depuis 1981. 13 millions de personnes au Kenya, en Somalie et en Éthiopie risquent de tomber dans des désastres calamiteux. Pendant ce temps, un grave conflit régional peut éclater à tout moment à cause de la construction par l’Éthiopie d’une nouvelle centrale hydroélectrique sur le Nil…

Dans le même temps, l’UE a annoncé son intention d’investir 150 milliards d’euros dans des projets des pays africains au cours des sept prochaines années dans le cadre de la stratégie « Global Gateway » soutenue par l’Europe, qui devrait faire contrepoids à l’initiative chinoise « Belt and Road » (NDT : nouvelle route de la soie). Les investissements devraient être consacrés au développement de l’internet, de l’éducation et des sources d’énergie renouvelables. Les projets spécifiques et les conditions d’allocation des fonds doivent encore faire l’objet d’un accord, mais il n’est pas certain qu’une telle offre satisfasse les dirigeants africains, étant donné qu’ils ont l’embarras du choix. Pour l’instant, l’Afrique hésite à croire les promesses européennes, et surtout françaises, car les Européens posent souvent des exigences politiques en échange de leur aide. Cette position a été clairement confirmée par la déclaration de l’Elysée avant le sommet concernant le retrait des troupes européennes et canadiennes au Mali. Sans fournir aucune preuve, l’Elysée a accusé les autorités locales de cautionner la violence et leur a reproché d’établir une coopération commerciale avec la Russie, y compris en matière de sécurité régionale.

« L’UE est un partenaire pertinent mais ce n’est plus le partenaire principal ou le plus important, alors que dans le même temps, l’attachement de l’Europe à l’Afrique est significatif« , a déclaré Lidet Tadesse, un responsable de l’ECDPM (NDT : think tank qui se concentre en particulier sur les relations Europe-Afrique et sur la coopération entre l’Europe et l’Afrique au niveau mondial) lors d’un briefing le 15 février. Pour l’instant, la France et l’UE sont obligées de reconnaître que ce n’est pas l’Europe, mais la Chine, la Turquie et la Russie qui ont été les acteurs les plus performants en Afrique au cours de la dernière décennie. La Chine investit massivement dans ce continent, mais ses prêts ne sont évidemment pas dénués d’un motif égoïste. La Chine est le principal concurrent de l’Europe, et Pékin a déjà rencontré des dirigeants africains en 2021, bien que l’Union africaine ait également organisé des sommets avec les États-Unis, le Japon et la Turquie, le deuxième sommet Russie-Afrique étant prévu pour la fin 2022. La Russie a une longueur d’avance dans le sens où ses intérêts s’alignent sur ceux de l’Afrique : Moscou s’intéresse vivement à la solidification de la souveraineté africaine, à la consolidation des institutions étatiques et à la croissance du marché, ce qui entraînerait une aubaine pour les exportations russes qui pourraient remplacer certaines marchandises européennes. Au siècle dernier, le point de vue de Moscou a été maintes fois sollicité en Afrique et il a récemment pris un nouvel élan.

Toutes ces avancées suscitent l’envie et la crainte à Paris et à Bruxelles, c’est pourquoi l’Europe a activement aidé la France à rétablir ses positions en Afrique. Toutefois, en raison de l’échec de la politique française en Afrique, de telles initiatives ne trouvent pas d’écho dans les pays africains eux-mêmes.

Vladimir Platov, expert du Moyen-Orient, en exclusivité pour la revue en ligne “New Eastern Outlook”.

Source : https://journal-neo.org/2022/02/23/france-tries-to-reboot-its-relations-with-africa/

 

Traduit par le camarade Arthur du Réveil des Moutons

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