5 juillet 2022

Le virus mortel de l’embargo contre Cuba : 60 ans après

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« S’ils – le peuple cubain – ont faim, ils jetteront Castro dehors », a commenté le président américain Dwight D. Eisenhower lors d’une réunion avec certains de ses principaux conseillers à la Maison Blanche le 25 janvier 1960[1]. La date est loin d’être anodine. À cette époque, il n’y avait pas encore de relations diplomatiques avec l’URSS, les nationalisations les plus importantes des propriétés américaines sur l’île n’avaient pas encore eu lieu et le caractère socialiste du processus cubain n’avait pas encore été déclaré, toutefois le gouvernement américain avait déjà lancé son pari dans les premiers mois de 1959 : utiliser toute la puissance à sa disposition pour renverser la révolution cubaine naissante. Les mesures de coercition économique auraient immédiatement une influence significative sur la ligne de conduite à suivre à l’égard de Cuba dans les cercles de pouvoir aux Etats-Unis.

Malgré les innombrables prétextes accumulés au fil des ans dans le discours politique américain : « la menace rouge dans les Caraïbes », « l’alliance avec l’Union soviétique », « le soutien aux mouvements de libération en Amérique latine », « la présence militaire cubaine en Afrique », puis « les droits de l’homme et le système politique », parmi tant d’autres, la raison profonde n’était autre – et ne l’est toujours pas – que l’existence, à 90 milles de ses côtes, d’un véritable processus d’émancipation, de prises de position fermes en faveur de sa souveraineté, tant du point de vue interne qu’international, inacceptables pour l’élite du pouvoir à Washington.

Face à l’avancée réussie des transformations sociales et au prestige international de la Révolution et de ses principaux dirigeants, Washington a accéléré ses actions de pression et de sabotage économique contre l’île, profitant du statut dominant dont elle jouissait depuis près de 60 ans en tant que république bourgeoise néocoloniale, ainsi que de l’asymétrie de pouvoir existant entre les deux nations.

Le 6 avril 1960, l’essence de la politique de guerre économique contre Cuba sera à nouveau révélée lorsque le secrétaire d’État adjoint Lester D. Mallory développera l’argumentation malveillante du président Eisenhower : « La majorité des Cubains soutiennent Castro (…) il n’y a pas d’opposition politique efficace (…) le seul moyen prévisible d’aliéner le soutien intérieur est le mécontentement et le découragement fondés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (…) Tout moyen d’affaiblir la vie économique de Cuba (…) en privant Cuba d’argent et de fournitures afin de réduire les salaires nominaux et réels, dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement, doit être rapidement utilisé. » [2]

En mars de la même année, parallèlement au programme d’actions sous couverture contre le régime de Castro, le président américain avait approuvé un programme de pressions économiques contre Castro. Apparemment, selon des documents déclassifiés aux États-Unis, un groupe super-secret a été créé à partir de cette date, présidé par le secrétaire au Trésor Robert Anderson – l’une des personnalités les plus hostiles à la Révolution cubaine au sein de l’administration Eisenhower – pour étudier et mettre en pratique les mesures d’hostilité économique contre l’île.

 

Au cours des six derniers mois de son mandat, Eisenhower a été chargé de faire pression et de chercher à rompre les relations diplomatiques, ainsi que de prendre les mesures fondamentales en vue de l’établissement d’un blocus économique total contre Cuba. Dans ce sens, on peut citer des mesures telles que le coup d’État pétrolier – lorsque l’approvisionnement en pétrole de l’île a été réduit et que les compagnies américaines ESSO et TEXACO, ainsi que la compagnie britannique SHELL, à l’instigation du gouvernement américain, ont refusé de raffiner le pétrole en provenance de

l’Union soviétique – et la réduction du quota de sucre sur le marché américain, actions qui se sont succédées avant que le gouvernement cubain n’annonce les nationalisations en 1960.

Tout ce qui précède souligne le fait que lorsque, le 3 février 1962, le président américain John F. Kennedy a signé le décret présidentiel n° 3447, qui a officialisé le blocus total du commerce avec Cuba, la guerre économique contre l’île était déjà en cours depuis 1959, atteignant à cette époque un point culminant dans le cadre de la maturation du système d’agression économique que les États-Unis avaient déployé contre la plus grande île des Antilles.

L’ordre exécutif cherchait à légitimer la décision criminelle sous le couvert de la huitième la Réunion de consultation des ministres des Affaires étrangères de l’OEA (Organisation des États américains) tenue en Uruguay, où, sous la pression de Washington, une déclaration finale avait été adoptée, proclamant l’incompatibilité avec les principes et les objectifs du système interaméricain, des liens de Cuba avec le communisme sino-soviétique.

Le document justifiait en outre cette action par l’argument encore plus risible selon lequel Cuba représentait une menace pour la sécurité nationale des États-Unis et de tout l’hémisphère, et qu’il incombait à Washington d’assurer cette sécurité.

Après la présentation des faux arguments, le décret présidentiel proclame l' »embargo » sur le commerce entre les États-Unis et Cuba, qui doit entrer en vigueur le 7 février 1962 à 0h01. À partir de cette date, l’importation aux États-Unis de tous les produits d’origine cubaine a été interdite, ainsi que tous les produits importés de ou via Cuba. Le secrétaire au Trésor serait chargé de faire appliquer le décret.

Le fait que le blocus ait été officialisé en février 1962 a donné lieu à des interprétations erronées et à de nombreuses déformations de la vérité historique, car il a été interprété comme le point de départ de la guerre économique contre Cuba et une réponse au rapprochement de Cuba avec Moscou, aux nationalisations de 1960 et la tendance socialiste de la Révolution.

Mais la vérité est que le blocus n’était pas une réponse aux nationalisations effectuées par Cuba en 1960, comme certains – intentionnellement ou non – tentent de le faire croire ; les nationalisations de 1960 étaient la réponse de la Révolution à la guerre déclenchée par le gouvernement américain pour faire imploser l’économie de l’île.

Les nationalisations – nécessaires et tout à fait légales en vertu du droit international – bien que faisant partie du processus révolutionnaire, ont été accélérées en réponse aux mesures économiques hostiles de Washington à l’encontre de Cuba. Néanmoins, les dirigeants du pays ont montré leur volonté d’indemniser les personnes touchées, mais les dirigeants du Nord ont refusé d’aborder la question. Peut-être le refus était-il dû au fait que, dans ce contexte, il n’était pas dans l’intérêt du gouvernement yankee de négocier avec une Révolution qu’il avait l’intention de renverser en peu de temps – l’invasion mercenaire était déjà en préparation -, en récupérant de force les propriétés nationalisées.

Kennedy allait continuer à ajouter des maillons à la guerre économique contre Cuba et à porter le conflit à son expression maximale. En fait, au moment où il a signé le décret, l’opération Mongoose, le plus grand plan de guerre sous couverture que les États-Unis n’aient jamais mené contre un pays, battait son plein. Sur 32 tâches de guerre sous couverture, 13 étaient dirigées vers le domaine économique. Au cours de cette période – novembre 1961 à octobre 1962 – 716 actions de sabotage économique contre Cuba ont été enregistrées.

Pierre Salinger, qui était l’attaché de presse de Kennedy, racontera plus tard dans ses mémoires que le président l’a appelé une nuit au début de 1962 et lui a ordonné de lui procurer beaucoup d’Habanos (NDT : Cigares de la Havane). Combien, a demandé Salinger. « Environ un millier », a répondu Kennedy. Le lendemain, le président l’a convoqué dans son bureau pour savoir s’il avait reçu les cigares, et Salinger a répondu qu’il en avait acheté un millier. « Bravo, s’exclame le président, j’ai maintenant un stock suffisant de cigares et je peux signer la proclamation interdisant les produits de Cuba aux États-Unis. »[3]

L’anecdote, bien qu’elle reflète le bon goût de Kennedy pour les cigares cubains, est machiavélique en ce qu’elle montre comment un président américain, avec une simple signature et même avec un sourire sur les lèvres, peut priver des millions d’Américains de privilèges que lui seul conserve pour lui-même. Cette signature signifiait également l’affectation de millions de Cubains qui ont dû subir les effets du blocus pendant des décennies.

En 1963, le cadre fondamental du blocus contre Cuba est établi, avec des visages pervers ajoutés tels que : terrorisme, sabotage, espionnage et agression biologique. La loi Toricelli (1992) et la loi Helms Burton (1996) seront les maillons les plus importants qui s’y ajouteront et qui, aujourd’hui encore, donnent vie à ce tissu de lois et d’interdictions.

Avec le temps, le blocus s’est transformé en un ensemble d’actions, de sanctions et de lois adoptées par les administrations américaines successives, dans le but de priver le peuple cubain de nourriture et de besoins et de tordre sa volonté de construire un modèle de société pleinement indépendant et souverain. Cette politique s’est accompagnée de campagnes de propagande, de subversion et de guerre psychologique, qui tentent de présenter le système cubain comme un échec, et sa population souffrant de pénuries – générées fondamentalement par les effets du blocus – comme la responsabilité de ses dirigeants.

Il ne fait aucun doute que ce vaste régime de sanctions économiques, connu sous le nom de blocus, a été la pierre angulaire de la politique américaine contre Cuba pendant plus de six décennies. Les pertes économiques ont été exorbitantes, mais le coût humain a été incalculable. Son impact sur les individus – plus de 70% de la population cubaine est née sous le blocus – a également endommagé les liens entre les familles des deux côtés du détroit de Floride et a affecté les Américains désireux de voyager, de commercer ou de coopérer avec Cuba dans un certain nombre de domaines importants tels que la science, l’éducation et la culture. Le blocus viole également les droits de l’homme des Américains.

Cependant, malgré les dommages insondables causés par le blocus, l’île a sauté par-dessus l’impossible, portant la solidarité dans les endroits les plus inattendus du monde, car s’il y a une chose que le blocus n’a pas pu arrêter, ce sont les valeurs altruistes et internationalistes du peuple cubain. Dans cette histoire, l’épopée la plus récente de la solidarité cubaine dans la lutte contre la pandémie de la COVID-19 se distingue, alors qu’environ 60 brigades médicales du contingent Henry Reeve ont déjà fourni leurs services dans de nombreux pays du monde.

Cuba et ses scientifiques ont également marqué l’histoire, notamment dans le domaine des biotechnologies, grâce à la vision stratégique de Fidel Castro Ruz, avec la création de cinq vaccins candidats – dont trois ont déjà été confirmés comme vaccins – pour lutter contre le virus Sars-Cov-2.

Lorsque nous voyons ces réalisations et bien d’autres, qui nous remplissent de fierté au milieu de défis colossaux, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander à quel point les Cubains, les Américains et des millions d’autres personnes dans le monde auraient pu en bénéficier s’il n’y avait pas eu ce blocus criminel que le peuple cubain subit depuis plus de 60 ans comme le principal

obstacle à son développement. Jusqu’où cette petite et en même temps géante île des Caraïbes a-t-elle pu aller, si malgré des obstacles aussi énormes imposés par la principale puissance du monde, elle a réussi non seulement à résister, mais à créer au profit de son peuple et de l’humanité tout entière ?

À chaque nouveau triomphe de Cuba, la rage, la rancœur et la peur des secteurs extrémistes qui, depuis le Nord, sont toujours déterminés à essayer d’effacer de la surface de la terre – s’ils le peuvent – l’exemple de dignité, de lutte et de solidarité du peuple cubain et de sa révolution. Ils insistent sur l’argument selon lequel le blocus a été un prétexte pour le gouvernement cubain pour cacher ou justifier ses erreurs et ses échecs. Si c’était vrai, pourquoi ne pas éliminer ce prétexte une fois pour toutes ? Pourquoi ne pas laisser Cuba tranquille pour voir si elle « échoue » toute seule aux yeux du monde ? Qu’y a-t-il à craindre ?

Ce qui est certain, c’est que le blocus est toujours là, comme un poignard sur la gorge des Cubains. Barack Obama a été le premier président américain à souligner que cet instrument avait échoué et devait être éliminé, mais il s’est abstenu de le vider de son contenu fondamental alors qu’il disposait des prérogatives exécutives pour le faire. En sens inverse, l’administration Trump a porté l’application du blocus à des limites insoupçonnées et sans précédent. Elle a tenté par tous les moyens d’étrangler économiquement l’île ; plus de 240 mesures unilatérales ont été appliquées pendant son mandat, qui non seulement se sont poursuivies pendant le début et le développement de la pandémie de COVID-19, mais se sont encore intensifiées.

La victoire de Joe Biden pour le parti démocrate aux élections présidentielles américaines a été une bouffée d’air frais pour le monde et a suscité l’espoir d’un changement de politique à l’égard de Cuba, mais la réalité est que, jusqu’à présent, la nouvelle administration n’a pas bougé d’un millimètre les sanctions économiques qui sont aujourd’hui très fortement ressenties par la population cubaine en raison des multiples effets de la crise provoquée par la pandémie dans le monde.

Une fois de plus, les responsables de l’administration Biden font appel au prétexte des droits de l’homme pour justifier une politique génocidaire. En ce sens, nous sommes nombreux à continuer à nous demander comment il est possible que les États-Unis prétendent défendre les droits de l’homme en refusant le droit à la subsistance à tout un peuple, par le biais d’un régime de sanctions économiques qui a précisément cherché à provoquer la faim et le désespoir, violant de manière flagrante, massive et systématique les droits de l’homme de millions de Cubains depuis des décennies. Pourtant, tout cela a fait partie du cynisme et de la politique de deux poids deux mesures qui ont caractérisé la politique étrangère des États-Unis, non seulement à l’égard de Cuba, mais aussi à l’égard de nombreuses autres nations du monde qui se sont rebellées contre l’ordre existant de la domination impériale.

Sur la base d’une connaissance minimale de l’histoire et des éléments qui ont caractérisé la projection internationale de l’impérialisme américain, peut-on croire que le gouvernement des États-Unis s’intéresse réellement aux droits de l’homme à Cuba, à l’organisation de son système politique, à l’existence d’un ou de plusieurs partis et à d’autres questions qui font partie de la rhétorique de son discours officiel ? Nous savons que, pour l’élite du pouvoir de la nation voisine, la seule chose qui a toujours intéressé Cuba est de retrouver l’hégémonie qu’elle a perdue le 1er janvier 1959.

D’autre part, il suffit de jeter un coup d’œil à d’autres réalités de notre continent, à des pays où l’on pratique aujourd’hui l’assassinat et la torture politique, les disparitions forcées, où des jeunes perdent les yeux à cause des balles en caoutchouc utilisées dans la répression des manifestations, où les droits de l’homme les plus élémentaires sont violés chaque jour, et où le gouvernement américain

non seulement n’applique aucune sorte de sanction économique à leur encontre, mais ne s’exprime même pas. Lorsqu’il s’agit de gouvernements qui répondent à la logique de domination de Washington, ces réalités sont invisibles.

Si un jour les États-Unis abandonnaient leur politique d’instrumentalisation et de deux poids deux mesures en matière de droits de l’homme à Cuba, dans le cadre de leur stratégie de changement de régime, et réfléchissaient sérieusement à la manière de contribuer à garantir ces droits de l’homme sur l’île, dans leur propre pays et dans le monde, non seulement ils lèveraient immédiatement le blocus économique, mais ils trouveraient également le meilleur allié à 90 milles de leurs côtes pour relever le grand défi de garantir les droits de l’homme à des millions de personnes, en particulier le plus fondamental d’entre eux, le droit à la vie, qui est aujourd’hui plus menacé que jamais.

 

Notes

[1] Foreign Relations of the United States, 1958–1960, Cuba, Volume VI. Document 436. Memorandum of a Conference With the President, White House, Washington, January 25, 1960

[2] Foreign Relations of the United States, 1958–1960, Cuba, Volume VI. Document 499. Memorandum From the Deputy Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Mallory) to the Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Rubottom), Washington, April 6, 1960.

[3] Pierre Salinger, De Mémoire, Editions Denoel, París, 1995

Source : https://www.mined.gob.cu/el-virus-mortal-del-bloqueo-contra-cuba-60-anos-despues/

Article traduit de l’espagnol par le camarade Arthur du Réveil des Moutons

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