3 décembre 2021

Psychologie des foules (1895) Gustave Le Bon par Amblard de Guerry

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Nous remercions chaleureusement Mr Amblard de Guerry pour son brillant article sur l’oeuvre fondamentale de Gustave le Bon, encore bien trop méconnu aujourd’hui. A l’heure de la manipulation de masse et de fabrique perpétuelle du consentement, il est impératif de décrypter les rouages de la manipulation: Psychologie des foules (1895) Gustave Le Bon par Amblard de Guerry – Intégralisme Organique (integralisme-organique.com)

Psychologie des foules (1895)

Gustave Le Bon, né le 7 mai 1841 à Nogent-le-Rotrou et mort le 13 décembre 1931 à Marnes-la-Coquette, est un médecin, anthropologuepsychologue social et sociologue français.

Polygraphe, intervenant dans des domaines variés, il est l’auteur de 43 ouvrages en 60 ans, traduits en une dizaine de langues de son vivant et plusieurs fois réédités entre 1890 et 1920, dans lesquels il aborde, parmi d’autres sujets, le désordre comportemental et la psychologie des foules.

Rappelons les principes généraux expliqués par l’auteur :

Genèse et caractéristiques des foules, d’abord, les règles valables pour les foules le sont pour tous les types de foule, que ce soit des ouvriers ou des magistrats. Celles-ci ne sont peu aptes au raisonnement, elles sont au contraire très aptes à l’action. Elles n’ont de puissance que pour détruire. Leur domination représente toujours une phase de barbarie. Les foules ne connaissent que les sentiments simples et extrêmes. Elles sont aussi autoritaires qu’intolérantes. Ce n’est donc pas sans cause que les peuples ont toujours défendu leurs convictions avec intolérance. Cette intolérance, si critiquable au point de vue philosophique, représente dans la vie des peuples la plus nécessaire des vertus. Ne nous plaignons pas trop que les foules soient guidées surtout par l’inconscient, et ne raisonnent guère. Si elles avaient raisonné quelquefois et consulté leurs intérêts immédiats, aucune civilisation ne se fut développée peut-être à la surface de notre planète, et l’humanité n’aurait pas eu d’histoire. Les foules qui font des grèves les font bien plus pour obéir à un mot d’ordre que pour obtenir une augmentation. Ce n’est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l’âme des foules. Elles ont des opinions imposées, jamais des opinions raisonnées. Les hommes en foule tendent vers l’égalisation mentale. On ne discute pas plus avec les croyances des foules qu’avec les cyclones. Le dogme du suffrage universel possède aujourd’hui le pouvoir qu’eurent jadis les dogmes chrétiens. D’ailleurs, les foules ne veulent plus aujourd’hui des dieux. L’athéisme, s’il était possible de le faire accepter aux foules aurait toute l’ardeur intolérante d’un sentiment religieux, et, dans ses formes extérieures deviendraient bientôt un culte, cette forme religieuse que finissent toujours par prendre les convictions des foules. Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus. Les foules peuvent parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires, mais elles seront toujours sous l’influence des excitations du moment. Pour l’individu en foule, la notion d’impossibilité disparaît et il suffit de lui suggérer des idées de meurtre et de pillage pour qu’il cède immédiatement à la tentation. L’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible qui lui permet de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refréné. Toutes les foules sont toujours irritables et impulsives, mais avec de grandes variations de degré. La différence entre une foule latine et une foule anglo-saxonne est, par exemple, frappante. L’événement le plus simple vu par la foule est bientôt un événement transformé. On remarque que ces reconnaissances se font généralement par des femmes et des enfants, c’est-à-dire précisément par les êtres les plus impressionnables. Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte. Il est très facile d’établir une opinion passagère dans l’âme des foules, mais il est très difficile d’y établir une croyance durable, d’ailleurs, l’auteur rappelle qu’il faut des siècles pour former un régime politique, et des siècles pour le changer.

Les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. Il se forme une âme collective. Pour déterminer une foule organisée ou foule psychologique, mille individus accidentellement réunis sur une place publique sans aucun but déterminé ne constituent nullement une foule au point de vue psychologique. Pour en acquérir les caractères spéciaux, il faut l’influence de certains excitants. C’est seulement à cette phase avancée d’organisation que, sur le fond invariable et dominant de la race, se superposent certains caractères nouveaux et spéciaux. L’auteur nous rappelle que les institutions et les gouvernements sont le produit de la race, loin d’être les créateurs d’une époque, ils sont ses créations. À ce propos, l’auteur ajoute que le caractère des peuples et non les gouvernements conduit leurs destinées et que les peuples ne sont pas serviles, et surtout pas pendant trois siècles. La foule psychologique est un être provisoire formé d’éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules d’un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères forts différents de ceux que chacune de ces cellules possède. Les caractères inférieurs des foules sont d’autant moins accentués que l’âme de la race est plus forte. Les changements contraires aux croyances générales et au sentiment de la race n’ont qu’une durée éphémère. Avec l’évanouissement progressif de son idéal, la race perd de plus en plus ce qui faisait sa cohésion, son unité et sa force. L’individu peut croître en personnalité et en intelligence, mais en même temps aussi l’égoïsme collectif de la race est remplacé par un développement excessif de l’égoïsme individuel accompagné par l’affaissement du caractère et par l’amoindrissement de l’aptitude à l’action. L’effacement des croyances générales laisse place à une foule d’opinions sans passé ni avenir. Aucun élément de civilisation ne peut passer intact d’un peuple à un autre. C’est en partie avec l’instruction et l’éducation que s’améliore ou s’altère l’âme des foules. Notre enseignement actuel (1891) est un redoutable élément de rapide décadence et qu’au lieu d’élever la jeunesse, il l’abaisse et la pervertit. L’auteur déplore à quel point l’esprit critique est peu développé par notre éducation universitaire. Herbert Spencer, entre autres, n’a pas eu de peine à montrer que l’instruction ne rend l’homme ni plus moral ni plus heureux. D’ailleurs, la criminalité augmente avec la généralisation de l’instruction, ou tout au moins d’une certaine instruction. Cette éducation donne à celui qui l’a reçu un dégoût violent de la condition où il est né, et l’intense désir d’en sortir. L’ouvrier ne veut plus rester ouvrier, le paysan ne veut plus être paysan. Chez tous les Babous, munis ou non d’emplois, le premier effet de l’instruction a été d’abaisser immensément le niveau de leur moralité. C’est le jugement, l’expérience, l’initiative, le caractère qui sont les conditions de succès dans la vie, et ce n’est pas là ce que donnent les livres.

La classification des foules : sa forme la plus inférieure se présente lorsqu’elle est composée d’individus appartenant à des races différentes. Les caractères généraux des foules sont suggestibilités, crédulité, mobilité, exagération des sentiments bons ou mauvais, manifestation de certaines formes de moralité. Les foules hétérogènes : anonymes (foules de rue par exemple) et non anonymes (jurys, assemblés parlementaire). Les foules homogènes : sectes, castes, classes.

Les meneurs qui influencent les foules : Les constitutions mentales contiennent des possibilités de caractère qui peuvent se manifester dès que le milieu change brusquement. Ceux qui savent les manier présentent toujours des raisonnements sur la généralisation immédiate de cas particuliers. Les trois mots d’ordre sont : affirmation, répétition et contagion. L’affirmation n’a cependant d’influence réelle qu’à la condition d’être constamment répétée, la chose répétée finit par s’incruster dans ces régions profondes de l’inconscient. Chez l’homme en foule toutes les émotions sont très rapidement contagieuses. Ne point s’inquiéter de la symétrie, et s’inquiéter beaucoup de l’utilité; n’ôtez jamais une anomalie uniquement parce qu’elle est une anomalie ; ne jamais innover si ce n’est lorsque quelque malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser du malaise ; n’établir jamais une proposition plus large que le cas particulier auquel on remédie. Les foules ont toujours subi l’influence des illusions. Comme il leur faut des illusions à tout prix, elles se dirigent d’instinct, comme l’insecte allant à la lumière, vers les rhéteurs qui leur en présentent. Qui sait les illusionner est aisément leur maître ; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime. Aussi est-ce à leurs sentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner. Pour convaincre les foules, il faut d’abord se rendre bien compte des sentiments dont elles sont animées, feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant, au moyen d’associations rudimentaires, certaines images bien suggestives; savoir revenir au besoin sur ses pas, deviner surtout à chaque instant les sentiments qu’on fait naître. C’est en me faisant catholique, disait Napoléon au conseil d’État, que j’ai mis fin à la guerre en Vendée ; en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les prêtres d’Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon. À certains mots s’attachent transitoirement certaines images : le mot n’est que le bouton d’appel qui les fait apparaître. Le travail du Consulat et de l’Empire a surtout consisté à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, c’est-à-dire à remplacer des mots évoquant de fâcheuses images dans l’imagination des foules par d’autres mots dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. Le chef réel joue un rôle considérable. Sa volonté est le noyau autour duquel se forment et s’identifient les opinions. Les meneurs ne sont pas le plus souvent des hommes de pensée, mais des hommes d’action. La multitude est toujours prête à écouter l’homme doué de volonté forte qui sait s’imposer à elle. L’influence qu’ils exercent ainsi peut-être grande, mais elle reste toujours très éphémère. L’autorité des meneurs est très despotique, et n’arrive même à s’imposer qu’à cause de ce despotisme. La première catégorie sont des meneurs qui ne peuvent exercer leur fonction qu’à la condition d’être menés eux-mêmes et excités sans cesse, d’avoir toujours au-dessus d’eux un homme ou une idée, de suivre une ligne de conduite bien tracée. La seconde catégorie des meneurs, celle des hommes à volonté durable, a, malgré des formes moins brillantes, une influence beaucoup plus considérable. Une volonté forte et continue : rien ne lui résiste, ni la nature, ni les dieux, ni les hommes. Les meneurs doivent posséder ou acquérir le prestige qui est en réalité une sorte de domination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre, ou une idée. Il doit être du même ordre que la fascination subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination. Il y a deux formes de prestige, le prestige acquis et le prestige personnel. Pour le prestige acquis ou artificiel, il consiste à empêcher de voir les choses telles qu’elles sont et de paralyser tous nos jugements. Les foules toujours, les individus le plus souvent, ont besoin sur tous les sujets, d’opinions toutes faites. Le succès de ces opinions dépend uniquement de leur prestige. Pour le prestige personnel, il s’agit des grands personnages comme Jésus, Jeanne d’Arc, Napoléon etc qui exercent une puissante fascination avant même de devenir illustres. Le facteur le plus important entrant dans la genèse du prestige est le succès. De plus, les dieux et les hommes qui ont su garder longtemps leur prestige n’ont jamais toléré la discussion. Pour se faire admirer des foules, il faut toujours les tenir à distance. Il s’agit tout d’abord de distinguer les membres acquis d’avance à la cause. Le défenseur achève eu un tour de main de se les assurer, après quoi il passe aux membres qui semblent au contraire mal disposés, et il s’efforce de deviner pourquoi ils sont contraires à l’accusé. Quant au candidat adverse, on doit tâcher de l’écraser en établissant par affirmation, répétition et contagion. La première suggestion formulée qui surgit s’impose immédiatement par contagion à tous les cerveaux, et aussitôt l’orientation s’établit. Dépourvue de tout esprit critique, la foule ne peut qu’être d’une crédulité excessive. Si l’adversaire connaît mal la psychologie des foules, il essaiera de se justifier par des arguments, au lieu de se borner à répondre aux affirmations par d’autres affirmations. Il est rare qu’un meneur précède l’opinion ; presque toujours il se borne à la suivre et à en épouser toutes les erreurs.

Ce dont elles sont capables les foules, c’est la puissance comme la seule force que rien ne menace. Elle est capable d’actes de dévouement, de sacrifice et de désintéressement très élevés, beaucoup plus élevés même que ceux dont est capable l’individu isolé. Redoutons la puissance des foules, mais redoutons beaucoup plus encore la puissance de certaines castes. Les premières peuvent se laisser convaincre, les secondes ne fléchissent jamais.

En conclusion et selon l’auteur, la connaissance de la psychologie des foules est aujourd’hui la dernière ressource de l’homme d’État. La mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout lorsqu’une partie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Leur mobilité incessante ne porte que sur les choses tout à fait superficielles. Leur respect fétichiste pour les traditions est absolu, leur horreur inconsciente de toutes les nouveautés capables de changer leurs conditions réelles d’existence est tout à fait profonde. L’histoire nous dit qu’au moment où les forces morales sur lesquelles reposait une civilisation ont perdu leur empire, la dissolution finale est effectuée par ces foules inconscientes et brutales.

Amblard de Guerry.

 

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