5 juillet 2022

Sacrifices et lettres de nos poilus. (1/1)

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Mercredi 19 mai 1915.

Cher frangin,

La baïonnette au canon, on s’élance hors des tranchées. Le capitaine en tête, nous faisons un bon de 30 à 50 mètres, et nous voilà couchés dans la tranchée qu’occupaient nos camarades de 1ère ligne. Les balles avaient bien sifflé, mais personne n’avait été touché. La rage de tuer et poussés par l’odeur de la poudre aussi bien que par les cris des bêtes féroces, car à ce moment-là on devient des bêtes féroces, ne pensant qu’à tuer et massacrer, nous nous élançons tout comme un seul homme. Victor est à mes côtés, mais bientôt, dans cette course folle, je ne le vois plus. Les camarades tombent. Presque tous blessés. Ce sont alors des cris de douleur. D’un côté, on entend  »ma femme ! »,  »mes enfants !  », de l’autre  » maman ! »,  »achevez-moi !  »,  »ne me faites plus souffrir !  ». Tout ceci te déchire le cœur, le sang coule à flot, mais nous avançons quand même, marchand sur les morts. Les Turcs sont couchés par centaines. Notre 75 aussi bien que les pièces de marine ont fait du bon travail. Ils sont déjà tous gonflés. Ceux qui n’ont pas été touchés s’échappent à grandes enjambées, nous courrons toujours. Impossible de les attraper. On se met alors à genoux, on s’arrête, on vise et, patatrac, ton homme tombe. Les sénégalais qui passent sur les tranchées ennemies achèvent les blessés. On nous l’avait bien recommandé à nous aussi, mais je n’ai pas eu le courage.

 

Tout à coups, à la troisième tranchée turque, un de ces vieux mahométans, blessé et pouvant encore bouger ses bras, hisse un drapeau blanc au bout d’un morceau de bois. Je m’approche pour le voir de près. Que fait-il ? Il me regarde puis saisit son fusil et veut me mettre en joue. Le malheureux. Plus leste que lui, je lui flanque ma baïonnette dans la tempe gauche et, instinctivement, je fais partir le coup. Les cervelles sautent en l’air et viennent jusqu’à ma figure. Il me crie pardon et meurt. Je repars me disant :  »Tous les blessés, tu les achèveras ». C’est ce que je fis. Nous franchissons cinq autres lignes de tranchées et tous sont achevés, car les bougres, quoique blessés, tirent sur nous et ne s’arrêtent que lorsqu’ils sont morts. Nous avons maintenant la descente et nous gagnons du terrain.

 

Tout à coup je vois un turc à 30 mètres qui s’évade à grande enjambées. Je me met à genoux, je vise, tire sur la détente et le voilà qui tombe à plat ventre comme s’il tombait d’un cinquième étage. J’arrive sur lui, il n’était pas encore mort, mais je l’avais bien touché. Une autre cartouche et voilà la cervelle qui saute en l’air. Les Turcs ne sont pas loin. On marche toujours mais impossible de les rattraper. Les voilà qui rentrent dans la vallée. On ne peut les toucher. Mon lieutenant est en tête. Il me regarde et crie courage mais je suis touché. J’ai ressenti comme une commotion électrique sur la gauche.  Et je tombe le visage en avant. Pas de douleur. Je sens le sang qui commence à couler. Je reste quelques minutes couché, le sac sur la tête. Un pauvre malheureux qui pendant que j’étais tombé m’avait devancé, a la tête ouverte par un éclats d’obus juste à deux mètres devant moi. Je me lève alors et voyant que je puis marcher, je tâche de rejoindre, sac au dos et le fusil au bras, le poste de secours. La fusillade et la canonnade deviennent plus intenses. Nous sommes plusieurs blessés qui retournons sur nos pas. »

Lettre de Jacques Ambrosini, originaire de Speloncato, en Haute-Corde. Fils d’agriculteurs, engagé dans les Dardanelles contre les Turcs à l’âge de 19 ans, il finit la guerre comme Lieutenant. Ses lettres à son frère François décrivent l’horreur quotidienne du front.

C’est un autre monde que nous présente ici Jacques Ambrosini. Le monde de la guerre avec son lot d’horreurs et de sacrifices faits par des Français pour les caprices d’une république apatride.

 

*

 » (…) Les évacuations de blessés sont incessantes, on les voit monter au front et redescendre le lendemain avec les membres arrachés. On fait les pansements à la va-vite (il y a tant à faire), plus de charpie, plus de bandes, plus d’anesthésiques, plus de désinfectants. Les nouvelles sont rares, on parle toujours de la même petite colline, du même petit bout de terrain qui chaque jour pris ou perdu par les Français ou les Allemands change de physionomie tous les jours, bombardé, creusé, retourné par l’artillerie lourde qui, de loin, vise ce point (peut-être stratégique, mais peut-être inutile) où tant de malheureux ont trouvé la mort sans trop savoir pourquoi

 Ces hommes maintenant souillés, couverts de poussière et de sang, vêtus d’uniforme en loques, troués par les balles ou coupés pour les pansements, gémissent ou se plaignent douloureusement… Les portes de tous les fourgons sont ouvertes ; quand on s’en approche, une odeur âcre de sang, de transpiration et de fièvre nous prend à la gorge. (…)

Lettre de Marie-Gabrielle Mézergue. 18 ans en 1914. Originaire du Lot-et-Garonne, elle est, comme sa mère, l’une de ces nombreuses infirmières qui soignent les blessés français. Au printemps 1916, elle exerce dans un train sanitaire stationné à l’ouest de Reims, en gare de Montigny. Elle y soigne les blessés en provenance de Verdun, dans une zone où il arrive que le train soit pris pour cible par les obus allemands.

Les femmes, elles aussi, se coltineront leurs lots d’horreurs. Tout en surmontant le chagrin d’un ou plusieurs proches disparus, elles rempliront à merveille le rôle que la guerre leur confiera et feront, sans nul doute, partie des sacrifiées pour satisfaire les caprices de la république apatride.

Fleury, 11 juin 1916.

 » Ma petite femme adorée,

Nous avons, comme je te l’ai dit, subi un échec, tout mon bataillon a été pris par les boches, sauf moi et quelques hommes, et maintenant on me reproche d’en être sorti, j’ai eu tord de ne pas me laisser prendre également.

 Maintenant, le colonel Bernard nous traite de lâches, les deux officiers qui restent, comme si, à trente ou quarante, nous pouvions tenir comme huit cents. Enfin, je subis mon sort, je n’ai aucune honte, mes camarades qui me connaissent savent que je n’étais pas un lâche. Mais avant de mourir, ma bonne Fernande, je pense à toi et à mon Luc.

 Réclame ma pension, tu y as droit, j’ai ma conscience tranquille, je veux mourir en commandant le peloton d’exécution devant mes hommes qui pleurent.

Je t’embrasse pour la dernière fois, comme un fou.

CRIE, APRES MA MORT, CONTRE LA JUSTICE MILITAIRE, LES CHEFS CHERCHENT TOUJOURS DES RESPONSABLES ; ILS EN TROVENT POUR SE DEGAGER.

Mon trésor adoré, je t’embrasse encore d’un gros baiser, en songeant à tout notre bonheur passé, j’embrasse mon fils aimé, qui n’aura pas à rougir de son père, qui avait fait tout son devoir. De Saint-Roman m’assiste, dans mes derniers moments, j’ai vu l’abbé Heintz avant de mourir. Je vous embrasse tous . Toi encore, ainsi que mon Luc.

 Dire que c’est la dernière fois que je t’écris.

Oh ! Mon bel ange, sois courageuse, pense à moi, et je te donne mon dernier et éternel baiser.

Ma main est ferme, et je meurs la conscience tranquille.

Adieu, je t’aime.

Je serai enterré au Bois de Fleury, au nord de Verdun. De Saint-Roman pourra te donner tous les renseignements. »

Le Lieutenant Henri Herduin ne sait pas qu’un jour une des rues de sa belle ville de Reims portera son nom. Lors de la bataille de Verdun, il combat avec bravoure avec sa compagnie qui subit 50% de pertes. Il est alors contraint de se replier avec le Lieutenant Millant et les survivants de deux bataillons décimés. On les accuse à tort et sans jugement d’abandon de poste devant l’ennemi. Le 11 juin 1916, ils sont tous les deux fusillés dans le bois de Fleury. Herduin commande lui-même le peloton d’exécution qui le fusille. Avant de mourir, il écrit à sa femme Fernande, qui va se battre de longues années afin d’obtenir sa réhabilitation. En 1926, Herduin et Millant sont reconnus innocents.

Se pavant de caprices et n’avançant que par les plaintes immondes, la république n’hésitera pas à sacrifier quelques héros français ayant survécu aux champs de bataille.

                                                                                       *
À nos héros Français, sacrifiés pour des caprices républicains, à jamais dans nos cœurs !

 

Article écrit par Augustin du Réveil des Moutons

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