4 décembre 2022

Un jour maudit

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« Vociférons à cœur que veux-tu cette Marseillaise si maçonnisante, dont le sens irrésistible se découvre de plus en plus riche en vertus libératrices à mesure que l’on avance dans la carrière de cadavre. »  Louis-Ferdinand Céline

 

11 novembre. Date funeste s’il en est. En cette période automnale je suis systématiquement d’humeur massacrante, tourmenté entre la tristesse infinie du souvenir de ces millions d’européens envoyés aux abattoirs et la rage, immense, incontrôlable, dévorante que m’inspire ce sacrifice rituel géant, le plus cataclysmique de l’Histoire du monde d’alors.

Jeune adolescent, je fus à jamais marqué par la lecture de « Paroles de Poilus » recueil épistolaire relatant l’expérience de militaires, français et allemands issus de la troupe. Face à ces témoignages, je me rappelle fort bien avoir pleurer à chaudes larmes, plus d’un soir en lisant cet ouvrage avant de m’endormir.
Depuis, je n’ai pour ainsi dire presque plus jamais pleuré, comme immunisé pour l’éternité par le sort de ces malheureux. Non pas qu’ils eussent versé dans des jérémiades obscènes si dramatiquement communes aujourd’hui pour un rien, mais tout au contraire car ces hommes suspendus à une mort quasi certaine, survivant dans des conditions indescriptibles de désolation restaient d’une dignité proprement extraordinaire et ensevelie avec eux pour toujours.

Ces lettres font l’effet d’un violent crochet au foie, un frémissement s’empare de tout le corps, la respiration devient difficile puis la douleur nous inonde, nous irradie et l’on ne peut plus penser à rien.
Vingt-cinq ans plus tard, leur lecture me saisit toujours aux tripes, obligé de contenir un flot de larmes qui afflue vers mes yeux comme pour dire assez ! Ces pages sont insoutenables de par la situation qu’elles relatent mais plus encore de par l’incongruité de cette guerre, cette fantastique boucherie, ses raisons profondes et par-dessus tout son résultat : 8 (vrais) millions de mobilisés, 1.4 (vrais) millions de morts, 4.5 (vrais) millions de blessés, d’estropiés, de rétamés à vie par l’horreur absolue, ravagés par les maladies, l’alcool, la boue, les bombes, les (vrais) gaz et cela pour le seul camp « français ». Antichambre de l’enfer.

Sans parler de la situation actuelle en Europe occidentale, rejeton difforme et démoniaque de cette Grande Guerre hautement patriotique. Si tous ces braves sacrifiés pour des intérêts bien étrangers (c’est le cas de le dire) à ma pauvre région natale, l’Alsace-Moselle, avaient pu voir ce que sont devenus les petits-enfants des (vrais) millions d’orphelins qu’ils laissèrent derrière eux…S’ils leur avaient été donnée l’occasion d’entrevoir ce qui se balade dans nos rues, ce qui prétendent nous gouverner, ce qui organisent les profanations de leur mémoire et de leurs cimetières à ciel ouvert, ce qui ont capitalisé depuis plus d’un siècle maintenant sur leurs viandes. Peut-être n’auraient-ils pas offert si généreusement leur poitrine à tous ces généraux génocidaires, maçonniques en diable, à toute cette vermine républicaine, très démocratique. Peut-être auraient-ils dit envoyez y vos chiards à l’équarrissage, pour nous c’est l’heure des récoltes, bientôt celle des vendanges.

Offrir sa vie pour son pays, la tête bien rongée par les hussards noirs de la République, par les Maurras de tout poil, aux baïonnettes bougre Dieu ! ça sonne bien, ça fleure bon les flonflons, le 14 juillet, la haine du boche, le bleu, blanc, rouge bien sanglant…bien dégueulasse.
D’azur ou d’immaculé il ne fut guère question dans les tranchées, la magie de la fable s’évapora bien vite une fois les boyaux à l’air libre. Cocufié, à l’agonie le gaulois finit par comprendre. Mieux vaut tard que jamais nous dit-on. Pas si sûr.

Léonie chérie,

J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre.

Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n’est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle.

Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.

Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants. Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va regarder d’un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus, la peur, l’amour, plus rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d’accès boisées, étaient rudes. Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.

Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état-major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.

Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d’une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l’histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.

C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner.

Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre.

Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahi et la France va nous sacrifier.

Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.

Eugène ton mari qui t’aime tant, le 30 mai 1917.

 

Il est impossible de mesure, ni même d’imaginer ce qu’on vécut ces hommes, fine fleur de la jeunesse européenne durant ces quatre années maudites. Pour autant, leur funeste sacrifice doit nous éclairer, définitivement, une bonne fois pour toutes.
La lecture de Céline, vétéran de cette atrocité, invalide de guerre, est absolument fondamentale pour comprendre de quoi il s’agissait. De quoi il s’agit toujours.

Que ce jour férié soit l’occasion de méditer sur les leçons d’un scenario largement écrit d’avance. Sur l’opportunité de faire confiance à ce régime, de saisir un peu sa gratitude, sa tempérance, sa tolérance face aux récalcitrants missionnés pour crever en fermant bien leur sale gueule et en disant merci. Sur les Thénardier de cette République, hauts officiers, gendarmes dont les glorieux ancêtres mitraillaient les poilus s’ils leur venaient la mauvaise idée de ne pas crever sur les barbelés allemands, de reculer face à la mission civilisatrice de la France : massacrer des blonds de Poméranie pour le plus grand profit de ses souteneurs. Saigner à blanc ces saloperies de germains avec l’aide de nos supplétifs coloniaux, de la perfide Albion, des yankees, de l’Action Française et de tout l’Univers. Liberté de se faire fusiller, égalité dans les atroces souffrances subies, fraternité dans les loges parisiennes où les gras doubles triponctués décidaient du lieu et de la date du prochain assaut, de la prochaine pile de cadavres.

A mort les prussiens, qu’ils crèvent ; bien salement si possible. De cette infamie nous ne nous sommes jamais relevés. Le XXème siècle n’aura été qu’une longue agonie, une descente effrénée vers les abysses.  Un suicide assisté comme on dit de nos jours. A la différence que de mort dans la dignité il n’y eut point.

 

Cette période historique résume tout de notre modernité. Elle est le traumatisme primordial, le révélateur de nos dramatiques errements, le point de départ d’une chute vertigineuse et terminale.
Le dernier clou dans le cercueil de ce que fut la civilisation chrétienne et européenne. A nous d’en tirer les leçons et de rebâtir sur ses ruines quelque chose qui vaudra, cette fois, vraiment la peine d’être défendue.

Jules.

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